Planifier notre développement

D'après une présentation faite par Tim Jackins
à l'Atelier des Personnes de Référence Régionales Européennes en Septembre 2011

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Nous voulons davantage de gens dans nos Communautés. Mon père1 dirait qu'il faut faire plus de classes de base. Le fait d'attirer de nouvelles personnes peut dépendre de l'ancienneté de la Communauté. Pour beaucoup de nouvelles Communautés, cela n'est pas un problème. Les gens sont enthousiastes. La plupart des gens ont été amenés à la Co-écoute par des personnes participant à des classes de base. Les apprenants au sein des classes de base sont enthousiastes, et ils n'ont pas encore épuisé le cercle de leurs amis (Rires). Mais si votre Communauté existe depuis longtemps, les gens ont connu des difficultés avec leurs propres détresses et ils ne sont pas aussi prompts à parler de la Co-écoute autour d'eux.

SOYONS PLUS VOLONTAIRES À PROPOS DU DÉVELOPPEMENT

Nous nous sommes presque toujours reposés sur un recrutement spontané. À biens des égards, nous n'avons pas été capables de penser, planifier, et travailler au développement de nos Communautés. Nous essayons des choses, mais rarement de façon délibérée — et c'est comme si nous avancions par à-coups.

Nous avons énormément de détresses à décharger dans ce domaine. Comme pour tout domaine où nous avons tous des détresses, nous pouvons tenter de mettre au point une sorte de structure pour que des séances sur le développement soient faites systématiquement. Nos Communautés se développent rarement sans que quelqu'un décide que ce sera le cas. Le seul fait qu'elles existent est attrayant, mais pas suffisamment. Il est nécessaire qu'un groupe de gens décide qu'une Communauté va se développer.

Je suspecte que nous avons besoin qu'un groupe de gens prenne en charge le développement d'une Communauté, en se réunissant plus ou moins souvent pour partager du temps sur le sujet — suffisamment de temps pour acquérir une certaine clarté d'esprit et être ensuite capables d'aider les autres à travailler aussi sur ce sujet. Il n'est pas nécessaire que ce soit eux qui fassent le travail de développement de la Communauté ; ils peuvent faire le travail de réfléchir en séance à propos du développement et sur la façon dont il pourrait être mené.

J'aimerais qu'on expérimente sur la planification du développement de nos Communautés, planifier ce que nous voulons qu'elles rassemblent — jusqu'au niveau des individus. Pas seulement les groupes de population que nous voulons y voir, parce que la Co-écoute met en jeu un ensemble très personnel de relations. Les idées ont un caractère universel, vous pouvez en parler à n'importe qui, mais pour les mettre en pratique vous devez former une relation personnelle.

Je ne veux pas que vous bâtissiez une Communauté de Co-écoute. Je veux que vous bâtissiez votre Communauté de Co-écoute. Je veux que ce soit la vôtre, avec les gens avec qui vous avez déjà des relations personnelles. Nous pouvons avancer de façon beaucoup plus volontaire et consciente dans la construction des Communautés. Nous n'avons pas encore véritablement réfléchi à ça. Nous avons essayé de bâtir des Communautés à partir de bois flottant ; nous avons assemblé quelque chose à partir de tout ce qui pouvait s'échouer.

Et si vous ne vous posiez pas seulement la question des groupes que vous voulez former à la Co-écoute ? Et si vous vous posiez également la question des individus présents dans votre vie que vous voudriez amener à la Co-écoute et de ce qui devrait se produire pour que ça devienne possible ?

Faire ça, c'est un peu comme utiliser les nanotechnologies. Les nanotechnologies, ça se passe au niveau du milliardième de mètre. Quand on fabrique des produits sans utiliser les nanotechnologies, on verse un alliage de métaux dans un moule et l'objet qui en ressort possède les caractéristiques des différents métaux. Avec les nanotechnologies, on arrange les couches d'atomes une par une. On décide que telle chose doit aller à tel endroit ; on peut même manipuler des atomes individuellement. Il s'avère que les caractéristiques des matériaux qu'on assemble avec une telle précision sont différentes de celles des matériaux qu'on mélange en vrac. Quand on travaille à ce niveau-là, on a la possibilité de définir les caractéristiques finales. Je propose que nous réfléchissions véritablement et pleinement aux personnes que nous voulons inclure — non seulement dans la Communauté, mais quelles personnes dans notre entourage nous voulons doter des outils de la Co-écoute.

Je suis curieux de voir si le fait d'avoir quatre personnes dans un Secteur2 réfléchissant en permanence au développement changerait quelque chose. J'aimerais voir quelles idées en ressortiraient. Nous sommes entourés de gens — des gens que nous apprécions, auxquels nous tenons, des gens curieux. Ils recherchent des manières d'améliorer leur existence, mais nous baignons tous dans une société qui essaie de freiner tout mouvement progressif, et qui jusqu'à présent a étouffé la curiosité humaine au point que la propagation de la Co-écoute est une difficulté pour nous.

Je voudrais que vous expérimentiez avec la planification de vos Communautés. Sélectionnez par exemple un Secteur, ou un Secteur en devenir, dans votre Région3 et demandez aux gens qui en font partie de réfléchir aux personnes qu'elles souhaitent avoir dans leur Communauté — en étant ouverts à toutes les possibilités et en planifiant des recrutements spécifiques. Si nous pensons pouvoir résoudre ces problèmes annexes que sont l'élimination du capitalisme et la fin de l'oppression, nous devrions voir si nous pouvons réfléchir à celui-ci. Je pense que nous le pouvons. Je pense que cela mènera à ce que les gens s'engagent de manière différente vis-à-vis de la Communauté, et je pense que cela nous aidera dans nos difficultés avec nos relations. Nous pouvons expérimenter et voir ce qui se passe.

LES GENS QUI S'ÉLOIGNENT DE NOUS

Il y a des Co-écoutants de longue date qui ont démarré en même temps que nous et qui restent en quelque sorte à la surface. Ils utilisent la Co-écoute, leur vie est meilleure grâce à ça, mais en fait ils ne vont nulle part. Ils se maintiennent à flot. Nous ne sommes pas parvenus à résoudre ce problème.

Vous l'avez résolu pour vous-mêmes. Comment avez-vous fait ? Pourquoi êtes-vous ici et n'êtes pas simplement restés à la surface. Pour beaucoup de gens, c'est grâce à la relation qu'ils avaient avec mon père. Il avait une vision suffisamment puissante, et assez de détermination, pour leur permettre de s'accrocher à une certaine image du possible. Je pense que pour la plupart des gens, c'est en comprenant quelque chose d'eux-mêmes par réflexion sur une autre personne. Soit grâce à ce que cette personne accomplit, soit grâce à la relation personnelle, ou bien les deux. Nous n'arrivons pas à le comprendre assez bien pour le faire systématiquement. Une foule de gens s'éloignent de nous, et nous en sommes abasourdis et blessés.

Je pense qu'il y a deux facteurs. Le premier est la nature des relations que ces personnes entretiennent au sein de la Co-écoute. Le second est qu'elles ont arrêté de progresser. Leur découragement, les enregistrements d'anciennes défaites, leur ont fermé la porte. Je ne crois pas que ce soit la faute d'une détresse en particulier ; je pense plutôt que c'est un ensemble de défaites qu'elles ont connues. Elles n'arrivent pas à se rappeler qu'elles peuvent encore aller de l'avant.

J'essaie de vous faire tenter des choses que vous n'avez pas encore tentées. Quand nous sommes dans un groupe comme celui-ci, certaines personnes qui me connaissent depuis assez longtemps oseront tenter des choses qu'elles ne tenteraient pas toutes seules. Si j'arrive à leur montrer comment j'essaie moi-même des choses du même genre, alors elles peuvent se rappeler qu'il nous est tous possible de le faire.

Je crois que ce sentiment du possible fait défaut aux personnes qui s'éloignent de nous. Soit ce sentiment ne les effleure jamais — elles ne ressentent aucun encouragement — soit il s'évanouit parce qu'elles-mêmes ou leurs écoutant-e-s n'arrivent pas à revenir et à travailler sur ces enregistrements de manière persistante.

METTRE ACTIVEMENT LES GENS AU DÉFI

Il y a un élément de défi dans le travail que nous avons à faire. Nous devons mettre activement les gens au défi à propos des moments où ils ont connu la défaite. Pour qui que ce soit d'entre nous, concentrer ses efforts sur ces moments-là signifie ressentir les défaites qui lui ont barré le chemin. D'une manière ou d'une autre, nous devons faire entrevoir aux gens la possibilité que les conséquences d'anciennes défaites seront effacées et que nous resterons à leurs côtés pendant la bataille. Je pense que le sentiment que c'est impossible, et le sentiment de solitude face à tout ça, sont les deux choses qui les font sombrer.

Comment être assez confiants et insistants pour contredire leurs sentiments ? Comment oser leur proposer autant ? On peut en discuter, mais en général, nous n'arrivons pas à leur montrer à quel point nous le voulons. Nous n'arrivons pas à montrer que c'est important pour nous. Quand nous tentons le coup et que ça ne marche pas, nous nous résignons. Nous avons du mal à montrer notre profonde empathie, à poursuivre ouvertement nos tentatives, à insister pour que le travail continue. Ceci est en partie lié à la résurgence de nos propres sentiments de défaite. Tel ancien apprenant d'une classe de base, qui était content et comprenait tout, a connu mille défaites et se débat avec elles, mais il ne peut faire volte face et les affronter. Être capable de combattre ces détresses implique de faire volte face et de les affronter. Nous devons mettre les gens au défi d'affronter des difficultés plus dures que celles qu'ils choisiraient d'affronter seuls.

Tout ça, c'est pour les personnes déjà formées. Elles connaissent la théorie, elles ont des Co-écoutant- e-s, elles font des séances — elles ont simplement perdu espoir. Elles font ce qu'elles se sentent capables de faire, et nous devons leur fournir les ressources et la perspective qui les pousseront à passer la frontière avec ce qu'elles ne se croient pas capables de faire. Je crois que cela va changer la tonalité de ce groupe et solidifier nos Communautés. Et cela rendra les Communautés beaucoup plus attrayantes pour les nouvelles personnes — particulièrement les jeunes personnes, parce que les gens qui restent à la surface peuvent paraître effrayantes aux jeunes personnes. Ils sourient et sont amicaux, mais les jeunes personnes voient leur manque d'espoir, et c'est ce qu'elles essaient d'éviter. Le sentiment de défaite n'est pas encore scellé chez les jeunes personnes, et elles essaient d'en éviter la vision.

CESSONS DE RESSENTIR L'URGENCE

Quant aux nouvelles personnes, elles vont apprendre la Co-écoute à leur façon et à leur propre rythme. Je remarque qu'avec les personnes qui comptent pour moi, je ressens une certaine urgence à ce qu'elles se forment. Je veux qu'elles apprennent tout de la Co-écoute et qu'elles fassent toutes les choses qu'il est possible de faire : suivre une classe, participer à des ateliers, et avoir une demi-douzaine de Co- écoutant-e-s. Et ça ne marche pas. Ça ne marche pas de presser les gens. Ils sont restimulés, et dans leur restimulation, ils n'arrivent pas à voir où est le problème — il y a simplement quelque chose qui cloche.

Quand je peux interrompre mes sentiments d'urgence et que je leur permets de se former d'une façon qui me paraît atrocement lente, ils apprennent la Co-écoute, ils l'apprennent bien, et continuent à l'utiliser de plus en plus. Ils ne se précipitent pas dans le leadership, mais au bout du compte, ils y viennent.

Je ne connais pas de moyen de faire que ça aille plus vite. Je ne peux pas proposer autre chose qui marche. Je me prends à penser qu'il doit bien y avoir un moyen, mais peut-être que non, et ce que je fais marche.

Je suspecte que nous devons cesser de ressentir l'urgence pour que les gens aient une plus grande flexibilité — pas parce que leurs détresses les empêchent de braver leurs limites, mais plutôt parce que nous ne savons pas toujours comment les aider à dépasser ces limites. Il est bon que nous insistions sur les limites avec lesquelles nous pouvons les aider et que nous leur laissions une certaine flexibilité, et que nous fassions des séances, à propos de celles pour lesquelles nous ne pouvons pas encore fournir une aide.

Nous savons que tout le monde peut être leader, nous savons que tout le monde peut acquérir tout de ce que nous savons, mais nous pouvons aussi paraître pressants à ce sujet. Nous pouvons avoir peur que les gens vont s'éloigner de nous avant d'avoir tout compris.

1 Harvey Jackins

2 Un Secteur est une Communauté locale de Co-écoute

3 Une Région est une subdivision de la Communauté Internationale de Réévaluation par la Co-écoute, généralement constituée de plusieurs Secteurs (les Communautés locales de Co-écoute).

Paru dans Present Time N° 167 (Avril 2012)

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Last modified: 2019-05-02 14:41:35+00